Fonds d’appui à la presse au Sénégal : entre espoir et soupçons

La polémique autour du Fonds d’appui et de développement de la presse (FADP) au Sénégal est devenue un sujet majeur ces derniers jours, opposant principalement les autorités publiques et les acteurs de la presse privée. Reportage

Il devait être un souffle. Une bouffée d’oxygène pour une presse sénégalaise fragilisée par les mutations numériques, l’érosion des revenus publicitaires et les crises successives. Le Fonds d’appui et de développement de la presse (FADP), pensé comme un levier de soutien et de structuration, s’est progressivement transformé en un objet de controverse. Et pour cause : derrière l’intention louable, la mise en œuvre suscite plus de questions que de certitudes.

Un milliard pour le privé et les radios communautaires

Selon le rapport 2025 que le ministère de la communication a publié, sur l’enveloppe globale de 1,9 milliard FCFA, le FADP a distribué 1.899.990 007FCFA, laissant un reliquat symbolique de 9.903 ; la plus grosse part est allée aux entreprises privées et radios communautaires, qui se partagent 1.098.750.000 FCFA. Pour le rapport que nous avons reçu, dans cette enveloppe, les entreprises privées ont reçu 686.550.000 FCFA, les radios communautaires avec 127 bénéficiaires pour un montant de 412.200.000 FCFA.

Colère des Patrons de Presse

Pour leur part, le conseil des éditeurs et patrons de presse rumine une colère noire, il évoque une « déviation manifeste » de l’objet du fonds en soutenant que la RTS, la maison de la presse Babacar Touré et le Soleil, Agence de diffusion et de publicité (ADP) ne répondent pas aux critères fixés par le décret encadrant le FADP.

Pour le Cdeps, «  l’article 9 du décret est sans ambigue » ; ledit Cdeps affirme que «  le fonds est destiné exclusivement aux entreprises de presse sénégalaises, telles que définies par le code de la presse » indique Mamadou Ibra Kane , le président du Cdeps. Une disposition qui, à leurs yeux, exclut d’office les médias publics comme la Rts et, les structures administratives comme l’ADP.

« Fortiori, la Rts et le soleil ADP ne figurent nulle part dans le décret comme bénéficiaires du FADP » a martelé Mamadou Wane, directeur général du journal Enquête. Selon lui, leur financement constitue donc une violation textuelle de l’article 9 ».

Des reporters plaident pour la suppression du fonds

Pour leur part, plusieurs reporters dénoncent la manière dont le fonds est distribué : « je ne savais même pas que le fonds a été distribué » indique un jeune reporter travaillant dans une grande chaine de télévision privée. Gardant l’anonymat, il s’en désole. « La meilleure chose est d’éliminer l’aide à la presse » déclaré A.F reporter dans un quotidien de la place. Elle ne voit nullement l’utilité de ce fonds qui, d’après elle n’arrive pas aux reporters : « nous sommes sur le terrain du matin au soir, sans le transport » dit-elle. Selon elle, « c’est la raison pour laquelle, les reporters attendent à chaque fois les perdiums ».

Un fonds qui dépasse

 Car au fond, ce qui est en jeu dépasse la simple distribution de subventions. Il s’agit de confiance. Confiance entre l’État et les médias. Confiance des citoyens envers une presse qu’ils veulent libre, indépendante et crédible. Or, lorsque les règles du jeu semblent floues, lorsque les critères d’attribution manquent de lisibilité, le doute s’installe, insidieux mais tenace.

Comment expliquer, par exemple, que des acteurs du secteur dénoncent une absence de transparence dans les procédures ? Pourquoi certains médias se sentent-ils exclus ou lésés, tandis que d’autres bénéficieraient du soutien public sans que leur légitimité soit unanimement reconnue ? Ces interrogations ne sont pas anodines. Elles révèlent un malaise plus profond : celui d’un secteur en quête de régulation claire et équitable.

Il faut pourtant le rappeler : dans de nombreux pays, les mécanismes de soutien à la presse existent et jouent un rôle crucial. Mais leur efficacité repose sur un principe fondamental : la transparence. Sans elle, le fonds devient suspect. Avec elle, il devient un outil de consolidation démocratique.

Au Sénégal, le défi est donc double. Il s’agit d’abord de restaurer la crédibilité du dispositif en clarifiant les règles, en publiant les critères, en rendant compte des choix. Mais il s’agit aussi de repenser la relation entre pouvoir public et médias, pour éviter que l’aide ne soit perçue comme un moyen d’influence.

La presse n’a pas besoin d’un soutien qui l’affaiblit. Elle a besoin d’un cadre qui la renforce, sans la contraindre. Un fonds d’appui ne doit pas être une faveur, mais un droit encadré. Non pas un instrument politique, mais un outil de service public.

En définitive, la polémique actuelle pourrait être une opportunité. Celle d’engager un débat sincère sur l’avenir du paysage médiatique sénégalais. Car une chose est certaine : sans une presse forte, indépendante et digne de confiance, il ne peut y avoir de démocratie pleinement vivante.

M.Gaye

 

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